Dans de nombreuses entreprises françaises, un phénomène insidieux s’installe sans bruit mais avec des effets bien réels : la transformation de la loi de Parkinson en ce que certains experts appellent désormais une “loi de futilité”. À l’origine, cette loi énonce que le travail s’étend de façon à occuper tout le temps disponible. Mais mal comprise ou instrumentalisée, elle peut devenir un véritable piège managérial.
Loin d’optimiser la productivité, son application dévoyée conduit parfois à une inflation de tâches inutiles, de réunions interminables et de microdécisions sans impact réel. Une dérive qui pose question dans un contexte où l’efficacité et le sens du travail sont devenus centraux.
La fabrique du vide : quand l’activité remplace la valeur
Dans certaines organisations, la logique devient simple : occuper le temps plutôt que produire de la valeur. Cette confusion entre activité et efficacité est au cœur du problème. Sous prétexte d’éviter les temps morts, les managers multiplient les process, les reportings et les réunions.
Exemple concret en France : dans une grande entreprise de services basée à La Défense, des équipes marketing ont vu leur charge administrative exploser. Chaque semaine, plusieurs heures étaient consacrées à des réunions de suivi sans décisions concrètes. Résultat : moins de temps pour la stratégie, une fatigue croissante et une perte de motivation.
Ce phénomène s’observe également dans certaines administrations, où la culture du contrôle et du reporting peut prendre le pas sur l’action. L’énergie des collaborateurs est alors absorbée par des tâches à faible valeur ajoutée.
Le piège managérial : contrôler plus pour produire moins
La dérive vers une “loi de futilité” s’explique souvent par une peur du vide managérial. L’absence de tâches visibles est parfois interprétée comme un manque de productivité. Pour y remédier, certains managers surchargent les équipes, pensant maintenir ainsi un niveau d’engagement.
En réalité, cette approche produit l’effet inverse. Les collaborateurs perdent en autonomie, en créativité et en sens. Le travail devient fragmenté, dispersé, et surtout déconnecté des objectifs réels.
Ce phénomène est amplifié par les outils numériques. Les plateformes collaboratives, censées simplifier le travail, deviennent parfois des machines à générer des tâches : notifications constantes, validations multiples, échanges interminables.
Une perte de sens aux conséquences économiques réelles
Au-delà du malaise individuel, cette dérive a un coût économique. Une étude de l’INSEE souligne régulièrement le poids du temps improductif dans les entreprises françaises. Si toutes les pertes ne sont pas imputables à cette logique, la multiplication des tâches inutiles y contribue largement.
Les conséquences sont multiples : baisse de productivité, désengagement, turn-over accru. À long terme, c’est la compétitivité même des entreprises qui est en jeu.
Repenser le management : vers une culture de l’essentiel
Face à ces dérives, certaines entreprises françaises amorcent un virage. Elles réduisent le nombre de réunions, limitent les reportings et recentrent les équipes sur des objectifs clairs et mesurables.
L’enjeu est de passer d’une logique de présence à une logique d’impact. Cela suppose de faire confiance aux collaborateurs, d’accepter des temps “vides” nécessaires à la réflexion, et surtout de redéfinir ce qui constitue réellement du travail utile.
La loi de Parkinson n’est pas en soi problématique. C’est son interprétation qui peut devenir dangereuse. Mal utilisée, elle transforme les organisations en machines à produire du vide. Bien comprise, elle peut au contraire inciter à mieux structurer le temps et à se concentrer sur l’essentiel.
Photos : ouest-france.fr