France 2030 à mi-parcours : 1 % des projets captent 49 % des fonds, selon la Cour des comptes

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Un plan ambitieux, mais une distribution très concentrée

France 2030 a été lancé en octobre 2021 avec l'ambition de réindustrialiser le pays, renforcer sa souveraineté technologique et accélérer la transition écologique. Doté de 54 milliards d'euros au total, dont 34 milliards autorisés en engagements par l'Assemblée nationale en novembre 2021, le programme devait irriguer un tissu industriel large, des startups deep tech aux grands groupes, en passant par les ETI de la transformation alimentaire ou les équipementiers automobiles.

À mi-parcours, la réalité est plus contrastée. Sur les 33,4 milliards d'euros de crédits engagés à fin 2025 pour 7 377 projets contractualisés, 1 % de ces projets captent à eux seuls 49 % des montants globaux. C'est le constat central du rapport publié le 28 octobre par la Cour des comptes, qui dresse un bilan sévère de la stratégie d'allocation des fonds publics. En termes sectoriels, la concentration est tout aussi marquée : 59 % des sommes attribuées se dirigent vers quatre domaines seulement, l'enseignement supérieur et la recherche, l'innovation structurelle, les composants électroniques et le secteur automobile pour la production de batteries.

Ce resserrement autour d'un nombre restreint de projets n'est pas, en soi, une anomalie. Les politiques industrielles efficaces choisissent souvent des paris ciblés plutôt que de saupoudrer les aides. Mais l'ampleur du phénomène interroge. Olivier Lluansi, professeur au CNAM et spécialiste de la réindustrialisation, rappelle que la France se situe parmi les économies où le poids de l'industrie est parmi les plus faibles d'Europe. Dans ce contexte, une stratégie centrée sur quelques projets phares risque de ne pas élever l'ensemble du tissu productif, mais de n'en renforcer que les têtes d'affiche.

La subvention directe comme réflexe : un modèle à interroger

Au-delà de la concentration sectorielle, la Cour des comptes pointe un second problème structurel : 82 % des aides attribuées prennent la forme de subventions directes non remboursables. Cette proportion contraste avec des pays comme l'Allemagne ou les Pays-Bas, qui mobilisent davantage des prêts bonifiés, des avances remboursables et des prises de participation pour soutenir leurs politiques industrielles.

La conséquence est double. D'un côté, le poids budgétaire de France 2030 pèse plus lourd qu'il ne pourrait l'être, dans un contexte où les taux d'intérêt élevés renchérissent chaque milliard emprunté. L'écart de rendement à dix ans entre les obligations du Trésor français et le Bund allemand avoisine désormais 175 points de base, un signal clair des tensions sur la trajectoire budgétaire du pays. De l'autre, les subventions non remboursables exposent davantage au risque d'effets d'aubaine.

La Cour des comptes estime que la subvention publique n'a eu un effet déclencheur réel que pour environ la moitié des projets soutenus. Pour l'autre moitié, les porteurs auraient investi de toute façon. Des multinationales comme Ineos ou Heidelberg, capables de mobiliser des financements privés à grande échelle, figurent parmi les bénéficiaires, ce qui renforce les interrogations sur la sélectivité du dispositif.

Le bilan de décaissement est lui aussi préoccupant. Sur les 33,4 milliards d'euros engagés, seuls 14 milliards avaient effectivement été versés aux porteurs de projets à fin 2025, laissant un solde de 19,4 milliards à décaisser au fil de l'avancement des chantiers. Surtout, à cette date, 642 projets sur 7 377 avaient atteint leur terme opérationnel, soit moins de 10 % des dossiers retenus. Il est donc très difficile, pour l'instant, d'évaluer le rendement réel des sommes déjà décaissées.

Diversifier les instruments pour élargir les effets

Le rapport de la Cour des comptes ne se limite pas à un constat. Il dessine des pistes de réorientation qui méritent d'être prises au sérieux, à l'heure où le prochain exercice budgétaire s'annonce contraint.

La première recommandation consiste à réserver les subventions non remboursables aux situations où aucun autre instrument financier ou réglementaire ne permet de débloquer un projet. Cette logique de dernier recours inverserait la pratique actuelle, où la subvention directe reste le point de départ par défaut. Des mécanismes alternatifs, comme la commande publique sectorielle ou l'accompagnement opérationnel des entreprises, n'ont été utilisés qu'à la marge jusqu'ici, alors qu'ils pourraient constituer des leviers puissants sans peser directement sur le budget de l'État.

La deuxième piste concerne la combinaison entre financement public et capitaux privés. Dans un contexte où les fonds d'investissement disposent de ressources considérables et où des acteurs institutionnels entrent déjà au capital de projets énergétiques structurants, une politique industrielle capable d'attirer des capitaux privés en complément des aides publiques démultiplierait l'effet de levier de chaque euro public engagé.

La troisième dimension est celle de la couverture sectorielle. La concentration de 59 % des fonds sur quatre domaines laisse de côté de nombreux secteurs industriels, notamment ceux à forte intensité de main-d'œuvre qui peinent à entrer dans les critères des grands appels à projets. Un rééquilibrage vers des projets de taille intermédiaire, plus nombreux et plus disséminés géographiquement, répondrait mieux à l'objectif initial de réindustrialisation.

Le prochain arbitrage budgétaire constituera un premier test de volonté politique. Si France 2030 doit rester un instrument crédible de politique industrielle, il lui faudra démontrer qu'il peut aller au-delà des effets de vitrine qu'engendrent inévitablement les grands projets phares. La réindustrialisation d'un pays qui a perdu deux millions d'emplois industriels en trente ans ne se construit pas autour d'un seul pour cent des dossiers.