Poiscaille, l’« AMAP de la mer » qui veut réconcilier poisson frais, juste prix et océans vivants

Et si l’on pouvait acheter du poisson comme on achète un panier de légumes en circuit court — en acceptant la saisonnalité, l’imprévu de la pêche, et en payant mieux ceux qui sortent en mer ? C’est l’idée fondatrice de Poiscaille, une start-up française lancée en 2015 par Charles Guirriec et Yves Amsellem, avec l’ambition de structurer une filière plus vertueuse, du bateau à l’assiette.
Une motivation simple : “gagner plus pour pêcher moins”
Poiscaille s’attaque à un nœud économique classique : lorsque le prix payé au pêcheur est trop bas, il faut souvent pêcher davantage pour s’en sortir. À l’inverse, mieux rémunérer la petite pêche permet de réduire la pression sur la ressource. L’entreprise résume ce principe par une promesse : permettre aux pêcheurs de gagner plus, pour pêcher moins, en sécurisant la vente et les prix.
Un modèle hybride : abonnement, choix tardif, logistique mutualisée
Concrètement, Poiscaille vend des “Casiers de la mer” : un abonnement flexible à des assortiments de poissons, coquillages et crustacés issus d’une pêche annoncée comme durable. Le client réserve un casier, puis choisit son contenu à partir des captures disponibles. Ce fonctionnement colle mieux à la réalité du vivant, soumise à la météo, aux quotas et aux arrivages.
L’autre innovation est logistique : plutôt que de privilégier la livraison à domicile, Poiscaille s’appuie sur un large réseau de points relais. Cette organisation limite les échecs de livraison, améliore la mutualisation du transport et permet une gestion plus efficace de la chaîne du froid.
Une entreprise qui a grandi… mais sur une ligne de crête
Le projet a rapidement pris de l’ampleur. Poiscaille a connu une forte croissance, soutenue par des levées de fonds, une structuration progressive et une notoriété croissante. Le modèle séduit des consommateurs en quête de produits plus traçables, plus frais et plus responsables.
Mais cette croissance s’est heurtée à une réalité économique exigeante. Le poisson frais implique des coûts élevés : logistique réfrigérée, transport rapide, emballages spécifiques, gestion des invendus. Dans un contexte d’inflation et de hausse des coûts énergétiques, l’équation financière devient particulièrement délicate. Poiscaille a ainsi traversé des périodes de turbulences, révélant la fragilité inhérente aux modèles combinant produits frais, exigences écologiques et prix accessibles.
Limites possibles et objectifs
Le modèle présente plusieurs limites structurelles. La saisonnalité et l’imprévisibilité des captures peuvent déstabiliser les attentes des clients habitués à une offre standardisée. La tension entre exigence environnementale et prix acceptable reste permanente. L’empreinte carbone d’une logistique nationale interroge également, même lorsqu’elle est optimisée. Enfin, le succès dépend largement de la capacité à faire évoluer les habitudes de consommation, notamment vers des espèces moins connues.
Face à ces défis, Poiscaille poursuit plusieurs objectifs : consolider sa rentabilité, élargir sa base d’abonnés, renforcer sa visibilité et diversifier ses débouchés, notamment vers les professionnels. L’enjeu est clair : prouver qu’un modèle conciliant justice économique pour les pêcheurs, qualité des produits et respect des écosystèmes peut s’inscrire durablement dans le paysage agroalimentaire.
Poiscaille incarne ainsi une question centrale de l’économie verte : comment changer d’échelle sans diluer l’impact ? Sa trajectoire illustre à la fois les promesses et les tensions des innovations engagées dans la transition écologique.
Photos : carenews.com et radiofrance.fr
