L’Ukraine jette un froid sur l’Union Européenne

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Déception de l’UE, satisfaction de Moscou et inquiétude populaire, ou comment le rejet d’un traité avec l’Europe met le feu aux poudres en Ukraine.

Depuis le 21 novembre et l’annonce, par le gouvernement ukrainien, de son refus d’intégrer le Partenariat oriental, des dizaines de milliers de manifestants se réunissent quotidiennement place de l’Indépendance, à Kiev, pour demander la démission du gouvernement. Ce sont les plus grandes manifestations populaires depuis la « Révolution Orange » de 2004.

Comptant 45 millions d’habitants répartis sur 603 000 km2, l’Ukraine, de par sa situation géographique, suscite aussi bien l’intérêt des Russes que de l’Europe. L’Ukraine peut se diviser en deux sphères : l’une, à l’ouest et au centre, catholique, rurale et pro-européenne ; l’autre, dans les régions de l’est, orthodoxe, industrielle et pro-russe. La minorité russe représente 17,3% de la population totale, et 58% dans la péninsule de Crimée. A cheval entre les deux blocs, la décision de cet ancien satellite de Moscou à propos de son éventuelle participation au Partenariat oriental était donc attendue avec la plus grande des fébrilités.

Cet accord de libre-échange et de coopération avec l’Union européenne, qui concerne aussi l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie et la République du Bélarus, aurait dû être paraphé lors du sommet de Vilnius des 28-29 novembre. Au final, seules la Géorgie et la Moldavie ont accepté d’intégrer le Partenariat.

Conçu en 2009, le Partenariat oriental devait permettre à l’Europe de fixer les bases de son « Ostpolitik » et de préparer la voix, sur le long terme, à un éventuel élargissement à l’Est.

Une faute tactique de l’UE

Mais l’UE imposait des conditions préalables à la signature du traité, variables selon les pays. Ainsi, dans le cas de l’Ukraine, la réforme du code électoral, l’amélioration du système judiciaire et le transfert en Allemagne de l’ex-Premier ministre Ioulia Timochenko étaient exigés en prérequis.

S’agit-il là d’une faute tactique de la part de l’UE ? En faisant reposer sur le cas d’une seule personne la réussite d’un tel projet, l’Europe ne porte-t-elle pas une part de responsabilité dans l’échec des négociations ?
Mais plus concrètement, il s’agit avant tout d’une victoire de la diplomatie Russe, qui ne tient pas à voir s’éloigner de son giron des pays qui lui étaient autrefois inféodés. D’autant plus qu’une alternative au Partenariat est proposée : une Union douanière, actuellement composée de la Russie, la République du Bélarus et du Kazakhstan, et que la Russie compte bien faire évoluer en « Union eurasiatique » d’ici 2015.

La menace et la séduction

Et Moscou n’a pas lésiné sur les moyens de parvenir à ses fins : jouant habilement de la menace et de la séduction, le Kremlin a su à la fois susciter l’effroi (blocage des importations ukrainiennes en juillet, augmentation des prix du gaz…) et faire miroiter de nombreuses facilités et investissements économiques.

Mais le choix du gouvernement consiste, pour de nombreux ukrainiens, à tirer un trait sur une Europe qui peut encore, malgré les difficultés qu’elle traverse, être synonyme de croissance et de démocratisation. Les réactions ne se sont d’ailleurs pas fait attendre : dès l’annonce du renoncement au traité, des étudiants sont descendus dans la rue, bientôt rejoints par une partie grandissante de la population.

L’opposition réclamant la démission du Président et de son gouvernement regroupe le parti Oudar, avec à sa tête le boxeur Vitali Klitschko ; l’alliance Batkivchtchina de l’ancienne première ministre Ioulia Timochenko (en grève de la faim depuis l’échec de l’accord) ; et le parti ultra-nationaliste Svoboda (« Liberté »), pour qui le rapprochement vers l’ouest est la seule direction possible pour échapper à l’emprise de la Russie dans le pays.

Une opposition qui tente de faire entendre sa voix par des manifestations qui, de bon enfant les premiers jours, sont en train de se radicaliser depuis la violente répression du week-end dernier et le déploiement des Berkouts, les forces anti-émeute du gouvernement. De plus, certains casseurs semblent avoir infiltré les rangs des manifestants. Le 3 décembre 2013, le rejet d’une motion de défiance, devant le Parlement et l’appel à la grève générale ont amplifié une situation déjà extrêmement tendue.

Le choix du gouvernement est une position difficile à tenir pour le président Viktor Ianoukovitch : en effet, l’avantage de l’Ukraine serait, dans l’idéal, de ménager la chèvre et le chou. En l’occurrence, d’être à la fois proche de la Russie et de l’UE, sans pour autant laisser ni Moscou ni Bruxelles interférer dans ses affaires. Un exercice de funambule qu’Ianoukovitch devra mener à bien s’il ne veut pas voir le pays se diviser dangereusement et les intérêts de l’Ukraine s’étioler. D’autant plus que son pays traverse une grave crise économique et se trouve toute proche du défaut de paiement. Bon courage !

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